La quadrature du Libre

Le libriste est bien souvent un militant : il aime répandre la bonne parole. Celle-ci est-elle pour autant entendue ?

Les singes de la sagesse

Un travers assez classique des militants en tous genres est de ne s'adresser qu'à des gens acquis à leur cause. C'est un penchant très naturel dans la mesure où des gens partageant les mêmes centres d'intérêt et les mêmes préoccupations sont amenés à se retrouver dans les mêmes lieux d'apprentissage et d'échange.

Le militant du logiciel libre doit faire face à un écueil supplémentaire, en forme de paradoxe : pour pouvoir communiquer avec la personne à évangéliser il va devoir recourir, dans une certaine mesure, au mêmes technologies non-libres que son interlocuteur, celles-là même qu'il entend dénoncer.

La question que tout libriste est amené à se poser tôt ou tard est donc la suivante : faut-il utiliser les technologies non-libres pour promouvoir le Libre ?

Quelques exemples me viennent à l'esprit :

  1. Vous souhaitez diffuser des séquences audio ou vidéo sur votre blogue qui traite de libertés numériques : choisissez-vous de présenter vos vidéos dans un format non-libre et pourtant omniprésent (au hasard du H264 encapsulé en Flash) ou dans un format libre que pourtant moins de navigateurs sont capables d'afficher pour l'instant (du Ogg Theora dans la balise vidéo de HTML5) ?
  2. Vous dénoncez Facebook en tant qu'outil de communication fermé ainsi que le peu de cas que ce service fait du droit au respect de la vie privée : ne faudrait-il pas ouvrir une page Facebook pour justement tenter de sensibiliser les utilisateurs actuellement majoritaires de ce service ?
  3. Vous êtes une association qui promeut les logiciels libres : devez-vous promouvoir les logiciels libres tournant sur des systèmes d'exploitation non-libres actuellement majoritaires ?
  4. Vous êtes un évangéliste du logiciel libre et excellent orateur : acceptez-vous que vos interventions soient vidéo-diffusées dans des formats non-libres qui sont pourtant utilisés par les principaux services de diffusion de vidéos ?

Ces questions, beaucoup se les sont posées et y ont répondu de manière variée. Citons par exemple et dans le même ordre :

  1. Votre serviteur ici.
  2. Framasoft s'explique sous le billet de Bad Cyrille à la plume empoisonée.
  3. Idem.
  4. Richard M Stallman montré du doigt ici par exemple.

Faut-il donc – oui ou non – utiliser les technologies non-libres pour promouvoir le Libre ?

La réponse à cette question n'est définitivement pas facile à trouver. Répondre « non » revient bien souvent à se couper de l'audience visée : un comble pour un militant. Mais répondre « oui » ne revient-il pas à se compromettre : comment convaincre si on ne montre pas l'exemple ?

Pragmatique ou incohérent, efficace ou contre-productif, tels sont les termes du débat.

Pour ma part je pense que la réponse doit être donnée au cas par cas.

  1. Dans le cas de l'affichage de séquences vidéos, pour dire les choses clairement, je pense (voir le lien donné plus haut) que servir la soupe en Flash aux utilisateurs d'internet Explorer freine l'essor du Web car on reste bloqué avec des technologies fermées et dépassées. Inciter ces utilisateurs à adopter un autre navigateur respectueux des standards « en leur mettant le nez dedans » permettrait au Web de délivrer tout son potentiel.
    On m'a répondu que « punir » les utilisateurs d'internet Explorer qui n'y sont pour rien était injuste, que la plupart des utilisateurs ne sait pas installer un logiciel de toutes façons et que ceux qui savent peuvent préférer s'abstenir de peur de récolter un virus ou autre logiciel malicieux. Tout cela est cruellement exact, mais ne me fait pas revenir sur mon choix peut-être utopique, peut-être injuste (notez toutefois, d'une part, que je fournis tout de même l'explication et le lien de téléchargement aux utilisateurs de navigateurs incompatibles, et, d'autre part, que les sociétés éditrices de logiciels qui n'embrassent pas les formats libres (Microsoft, Apple) n'ont ni l'excuse des moyens financiers ni celle des moyens techniques, mais qu'il s'agit d'un arbitrage de leur part en leur faveur et en la défaveur de l'utilisateur-consommateur sur le dos duquel ils espèrent gagner un maximum d'argent).
  2. Dans les exemples de Framasoft, je précise tout d'abord que je suis un grand fan de l'action de Framasoft (et aussi modérateur – hélas assez peu actif en ce moment – sur le forum que je recommande vivement) qui sait aller chercher les utilisateurs de logiciels non-libres sans les juger pour les aider à apprécier à leur rythme les logiciels libres et les valeurs qu'ils véhiculent. Je trouve leur action bénéfique à la communauté. Dans mon cas personnel, c'est l'utilisation de logiciels libres sous Windows (OpenOffice, Firefox et VLC) qui m'a fait réaliser que je n'avais rien à perdre à changer pour un système d'exploitation libre puisque je continuerai à utiliser les mêmes logiciels. D'autres se regroupent en Clubs Select où le libriste imparfait est montré du doigt ce qui peut être tout à fait contre-productif (malheureusement il m'est arrivé, et il m'arrive sans doute encore, de rentrer dans cette catégorie). Dans les cas de la fameuse page Facebook de Framasoft, la question est : cela vaut-il le coup de renforcer la visibilité de Framasoft auprès des personnes qui sont susceptibles d'en avoir besoin compte tenu que l'on risque parallèlement de renforcer l'influence de Facebook ? Je n'en sais fichtre rien, je l'avoue humblement !
  3. Dans les cas de la promotion de logiciels libres sur un système non-libre, j'y suis favorable comme je viens de m'en expliquer.
  4. Dans le cas de Stallman, je pense que sa position est parfaitement cohérente mais que pourtant elle nuit à son action militante. Il me semble que permettre la diffusion la plus large possible de ses discours doit être la priorité et qu'il est souhaitable mais sans doute moins prioritaire qu'à chaque fois la séquence soit présentée au moins dans un format libre. Là je franchis sans doute la ligne.

Mise à jour : Ce billet a été suivi d'un autre billets sur le même thème : Le Planet Libre a t-il renoncé à convaincre ?

5 commentaires

#1 dimanche 21 mars 2010 @ 23:47 Lolo le 13 a dit :

On repart sur le marketing du libre.
Et la première chose à savoir, c'est : " Qu'est-ce qu'on veut ? "

Si on veut de la diffusion de masse, il faut diffuser là où est la masse, quels que soient les principes philosophiques.
Si on veut rester un pur évangéliste, il faut prêcher chez soi dans le désert.

4) Stallman est le prophète. A ce titre, il ne peut pas se permettre d'utiliser autre chose que du GNU/GPL V3

3) C'est essentiel de promouvoir les logiciels libres sur des systèmes fermés. C'est la condition de base pour pouvoir permettre de montrer qu'un logiciel libre est parfois meilleur, toujours améliorable et toujours moins cher que son pendant fermé. De plus, comme tu l'as fait antistress, ça permet aussi de se familiariser avec le libre avant de passer dans une conversion totale avec une distrib linux de son choix. J'ajouterai même que les applications portables sont un très bon sésame pour convertir aux logiciels libres de par ce fait de pouvoir conserver ses environnements personnels quelque soit le PC hôte.

2) Pour dénoncer une diffamation ou un manquement à un droit à la vie privée, les jugements imposent des droits de réponse. La présence de n'importe quelle organisation de promotion doit se faire là où est le public. Se priver de ces accès, de ces média est juste improductif au dernier degrés. En gros, qu'importe le flacon, pourvu que le message soit passé. Mais il est certain qu'il ne faut pas y perdre son âme et garder le meilleur du contenu dans les média libres.

1) On arrive au cas de conscience personnel. Les blogs sont par essence tous différents comme tous les blogueurs. Qui veut avoir une visibilité maximale utilisera le standard le plus visible, le plus incitant postera en codec libre avec un lien vers le navigateur/lecteur/plugin qui permettra l'usage pour tous les suivants, le plus pur restera dans le libre, rien que dans le libre.

Bref, a chacun ses buts, ses intentions, ses obligations, donc à chacun le marketing qui lui va.

#2 mercredi 24 mars 2010 @ 00:13 Rodolf a dit :

Il est vrai que le "prophète" se doit de montrer l'exemple mais je rejoindrai ici l'avis d'antistress : cela nuit à son action militante. Il faut parfois faire quelques concessions pour arriver à ses fins...

#3 mercredi 24 mars 2010 @ 18:16 Lolo le 13 a dit :

Mais le prophète n'interdit pas à ses apôtres de propager sa voix sur d'autres chemins.
Que RMS ne prêche que dans les moyens qui ne sont que libres, c'est la base de sa crédibilité et il est certain que cela nuit à sa lisibilité.

Par contre, je ne suis pas trop au courant, mais il me semble qu'il n'y a aucune contre-indication que ses écrits, ses discours ou tout autre trace de ses idées soient diffusés par quelque médium que ce soit par quelqu'un d'autre ? ;)

#4 dimanche 28 mars 2010 @ 17:50 antistress a dit :

@ tous : dans le cas des vidéos de RMS, le choix n'est pas facile (=être cohérent et se couper l'audience de YouTube ou pas). Cependant RMS aurait pu ignorer la situation et laisser faire sans se prononcer sur le sujet. Dans le mesure où ce n'est pas lui qui upload sur YouTube, personne n'aurait trouvé à y redire en termes de cohérence. Or il a choisi de s'exprimer tout en sachant que cela ne suffirait pas retirer ses vidéos éparpillées sur YouTube, c'est donc qu'il a voulu faire passer un message sur les méfaits des formats non libres. On peut pousser un peu et se demander s'il l'aurait fait si cela avait pour effet de supprimer effectivement ses vidéos de YouTube... mais ça personne ne sait (mais je sais que RMS est un malin :-)

#5 jeudi 01 avril 2010 @ 15:19 Lil a dit :

Je crois qu'il faut se servir des outils que l'autre comprend pour les dénoncer et informer sur d'autres solutions (avantages et inconvénients se mesurent toujours). Il n'y a là aucun compromis, juste un respect envers l'autre. Si on veut l'inviter au changement, ce n'est pas la peine de le stigmatiser "con" par default :)

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