Entretien croisé avec alterlibriste

Rédigé par antistress le 17 février 2014 -

Micro tendu

Ça fait un moment qu'avec alterlibriste on se renifle le derrière : on se retrouve souvent aux mêmes endroits de la Toile à tenir le même genre de propos. D'ailleurs, lorsqu'il a ouvert son blogue l'an passé, j'ai trouvé que ses objectifs affichés pour ce dernier ressemblaient étrangement aux miens. Alors certes, l'un est anti quand l'autre est alter... mais cela suffit-il à discerner parfaitement les personnages ? Pour y arriver, nous avons eu l'idée d'un entretien croisé.

Vous trouverez donc ci-dessous l'entretien que m'a gentiment accordé mon alter ego alterlibriste, tandis que vous pourrez lire sur son blogue celui qu'il m'a soutiré que je lui ai à mon tour accordé. Vous n'avez pas tout saisi ? Ce n'est pas grave, c'est maintenant que ça commence.

NB : Les questions, communes aux deux entretiens, sont d'alterlibriste (partisan que je suis du moindre effort ;)

Peux-tu te présenter rapidement ?

Mon pseudo est alterlibriste mais IRL, je m'appelle Fabrice, j'habite sur la Côte d'Opale dans le Nord de la France. J'ai 39 ans et je baigne dans l'informatique depuis mes 12 ans et cela m'a toujours intéressé de chercher à savoir comment ça marche et de bidouiller.
J'ai une formation en environnement mais le marché de l'emploi m'a contraint à être développeur mainframe pendant 5 ans au début des années 2000. Je me suis reconverti pour être artisan à mon compte en 2008.

Quel est ton parcours par rapport aux logiciels libres ?

Lorsque j'ai commencé à entendre parler de GNU/Linux, l'idée m'a vraiment plu. Je me souviens de mes premières tentatives d'installation de Red Hat et Slackware avec la grosse croix quand on a réussi à vaincre xorg.conf ; pourtant, il a fallu que j'attende 5-6 ans avant de pouvoir installer une distribution qui tourne vraiment (problèmes matériels) et puisse remplir toutes les fonctions dont j'avais besoin. C'était Ubuntu 6.06. Bien sûr, avant cela, j'étais déjà adepte de Netscape puis Firefox, OpenOffice, VLC, etc. mais j'avoue que c'était plus parce qu'ils étaient gratuits que libre. Même en utilisant Ubuntu (et parfois Windows XP parce que tout ne marchait pas), je n'étais pas encore vraiment libriste dans le sens où je comprenais et défendais l'intérêt des logiciels libres. C'est l'écoute de plus en plus effrénée de podcasts depuis un peu plus d'un an d'abord dans un but d'information et formation qui m'a vraiment sensibilisé, puis la lecture de blogs et l'ouverture du mien l'été dernier pour consigner mes découvertes et points de vue qui ont été des étapes décisives.

Si tu es capable de bidouiller ton ordinateur, alors es-tu un gentil geek ou un méchant hacker ?

Pas sûr. Je n'aime pas trop les étiquettes d'autant qu'elles ne sont pas toujours bien définies surtout par les médias.
Geek ? Certainement pas au sens de l'amateur du dernier gadget technologique et de tous les iTrucs. Sans doute pas non plus au sens du vieil ado avec un bras greffé sur la souris, en plus, je ne suis pas célibataire et je ne porte pas de lunettes.
Hacker ? Pas au sens de ceux qui portent un chapeau (white hat/black hat) pour pénétrer sur les réseaux en utilisant des failles. Pas non plus au sens de développeur utilisé couramment par Richard Stallman. Par contre, à lire des choses là-dessus, je me suis rendu compte qu'il m'arrivait souvent de faire des hacks, c'est à dire de bidouiller (pas que des logiciels) pour que ça marche sans que ça n'était vraiment prévu au départ. Un exemple : mon gamin s'est un peu énervé sur mon clavier et a pété les pattes qui permettent de l'incliner. J'ai utilisé du cartons épais plié en 3 pour avoir la même fonction.

Quels sont tes rapports à la technologie (appareils mobiles, connectés, géolocalisés, tactiles, le cloud, ...) ?

Je n'en ai quasiment aucun.
Pas que j'ai peur de ne pas savoir les utiliser (sans avoir touché à Android auparavant, j'ai dépanné ma belle-mère qui voulait ajouter des raccourcis et installer un traducteur sans compte Google - merci F-Droid), ni que je ne m'y intéresse pas car j'essaie de rester informé.
D'abord, je n'en ai pas vraiment besoin. Il y a quelques siècles, j'ai craqué pour un équivalent du Palm, c'est à dire au début des années 2000, mais finalement, c'était très geeky mais pas si utile que ça : j'ai fini par arrêter de l'utiliser sans avoir besoin d'un smartphone pour continuer à avoir un organiseur.
Ensuite, je n'aime pas pouvoir être pisté en permanence et qu'une machine me dise quel chemin je dois prendre, dans quel magasin je pourrais aller, etc. C'est un des aspects du libre je trouve, pouvoir décider par soi-même. Je comprends qu'un livreur ou une infirmière à domicile puissent avoir besoin d'un GPS pour ne pas galérer à trouver une adresse dans un coin qu'ils ne connaissent pas mais franchement, dans notre vie privée, on fait toujours les mêmes trajets pour aller bosser, aller à nos activités de loisir et aller voir nos connaissances. Reste les vacances, où si on choisit de ne pas être en voyage organisé, il est intéressant de consulter une carte pour visiter selon ses envies et faire éventuellement un détour.
Lorsque je vais à un endroit que je ne connais pas, je cherche l'itinéraire sur OSRM (Open Source Routing Machine, basé sur Open Street Map) avant de partir... parce que je n'ai aucun appareil mobile. Du coup, pas besoin de Wi-Fi ni de Cloud non plus, je fais des sauvegardes sur un disque dur externe et j'utilise des clés USB pour transférer les fichiers dont j'ai besoin sur mon laptop ou mon Raspberry.

Mais alors tu n'as pas non plus de portable, est-ce que c'est envisageable en 2014 de vivre sans ?

J'en ai eu un à carte entre 1998 et 2008 environ, mais déjà je n'aime pas téléphoner et encore moins être dérangé tout le temps donc je ne l'utilisais qu'en cas d'urgence et principalement pour envoyer des SMS car c'est la fonction que je lui préfère. Mais ensuite, comme je travaille chez moi, un numéro de fixe m'a suffit. Ma femme en a un que l'on utilise lorsque l'on sort et que l'on peut en avoir besoin. Pour le côté accès à internet, je trouve le desktop plus pratique que tous les appareils mobiles même si ça peut dépanner pour trouver une adresse ou une information importante dans une discussion (merci Wikipédia).

Pourquoi es-tu convaincu de l'importance des logiciels libres ?

Parce que ce n'est pas à la machine de prendre le contrôle de l'homme mais bien à l'homme de s'en servir pour ses besoins. Dès qu'il y a une contrainte ou une restriction de la liberté, ce n'est pas bon. Le problème, c'est que beaucoup de monde craint la technologie et s'y soumet en la remerciant de faire assez mal ce dont il a besoin mais dont il est devenu dépendant. Beaucoup de monde ne sait pas non plus qu'il existe des alternatives. Enfin, beaucoup de monde s'est laissé avoir par des services gratuits au détriment de leur liberté d'action, ils sont pris au piège et sont totalement dépendants... mais ce n'ai pas à toi que je vais apprendre cela, tu as écris récemment un billet avec lequel je suis tout à fait d'accord.
Nous sommes une (très) petite proportion à avoir pris conscience de cela et nous sommes mis dans la démarche de sortir de ce système ; personnellement, je ne suis pas un prédicateur du libre, mais je peux montrer à ceux qui le souhaitent que l'on peut faire autrement et si quelqu'un se montre intéressé par ces moyens, je suis prêt à l'aider et les lui montrer. L'important, c'est qu'ils existent et continuent d'exister.

Pourrais-tu décrire un monde où la technologie a pris le contrôle de l'homme ?

Numendil l'a très bien fait sur son blog pixellibre.net dans une série de billets intitulés "Fiction ?" ; il a donné un exemple concret dans lequel un individu quelconque peut déjà être totalement suivi dans tous ses faits et gestes. Pour le moment, cette surveillance a principalement un but marketing et dans les pays démocratiques, notre liberté de conscience, d'expression et de rassemblement n'est pas encore menacée mais je redoute le jour où un organisme (qui ne serait peut-être même pas un État) déciderait qu'à partir de maintenant les règles ont changé et que « comme nous savons tout de vous et que vous ne pouvez pas nous échapper, vous avez intérêt à faire ce que l'on vous dit sinon, vous n'aurez plus aucun droit : de paiement, de communication, de déplacement, etc. ».
Je suis un grand fan de Philip K Dick et beaucoup de ses romans parlent de la prise de pouvoir des grands consortium et de l'esclavage de l'homme par la technologie avec plus de 60 ans d'avance ; c'était un grand visionnaire.
Sous certains aspects, je pourrais paraître parano mais c'est juste pour envisager l'éventualité et faire en sorte qu'elle n'arrive pas.

Au contraire, quelle est ta vision d'un avenir idéal dans lequel la technologie et les connaissances seraient libres ?

Je viens de parler de SF et j'aime particulièrement un genre qui s'appelle la dystopie : en gros, les histoires se passent où tout est sous contrôle pour le bien de tous, sauf que ce contrôle empêche la liberté. En général, les protagonistes doivent sortir de la société qui les opprime pour pouvoir retrouver leur liberté au prix d'une grande perte de confort (il faut reconstruire une société dans le monde sauvage).
Pour ma part, je pense qu'un autre monde existe (bah oui, alterlibriste, ce n'est pas pour rien) mais qu'il existe déjà en germes un peu partout et qu'il suffit de s'extirper de tous les systèmes qui essaient de nous utiliser. Si plus aucune entreprise n'a de prise sur nous, il est possible de faire autrement. Certaines grandes compagnies ou agences de renseignements ont sans doute quelques bribes de données sur moi mais elles n'a pas mon emploi du temps, mes déplacements, mes discussions et ne peuvent pas faire pression sur moi.
De même la réappropriation du savoir, de la culture et de la cartographie par la population grâce aux commons et aux œuvres du domaine public numérisées, librement accessibles par tous, sont un moyen de garder une information libre et ouverte plutôt qu'une dangereuse mise sous tutelle étatique ou privée.
La communauté du libre nous donne beaucoup d'espoir. Grâce à elle, j'ai des systèmes paramétrables à volonté, qui font exactement ce que je souhaite, ont des interfaces très esthétiques et tout cela mieux qu'avec des logiciels propriétaires que j'aurais dû acheter et m'auraient enfermés dans des formats non ouverts et auraient laissés des backdoors pour prendre le contrôle de ma machine ou de mes données à mon insu.

Comment t'investis-tu pour le développement des logiciels libres ?

Pour le moment, ma principale action a été de prêcher des convaincus au travers de mon blog (mais au moins, on se sent moins seul, la preuve, cette interview).
Comme, pour moi, la meilleure connaissance des logiciels libres et de l'intérêt du libre m'est venue grâce aux podcasts, j'en fait régulièrement la publicité en faisant une revue complète de chaque podcast et en signalant les émissions les plus intéressantes ou en réagissant par rapport à un sujet traité. Bien sûr, je ne suis pas encore comme toi une guest star dans de nombreuses émissions.
L'objectif de mon blog était aussi de consigner les astuces ou tuto pour régler les problèmes que j'ai rencontrés afin d'en faire profiter aux autres comme j'ai pu le faire à de nombreuses occasions.
J'ai aussi commencé à faire remonter des bugs lorsque j'en rencontre ou à proposer des nouvelles fonctionnalités que je trouverais utiles sur les logiciels que j'utilise.
J'aimerais pouvoir m'investir plus mais je ne sais pas encore comment ; je lis actuellement « Libres conseils », édité par Framasoft, pour savoir les conseils qu'auraient aimés avoir en commençant les personnes actuellement impliquées dans les logiciels libres. Ça me donne quelques idées, comme je ne m'y connais pas beaucoup en langages de programmation modernes, peut-être que je vais approfondir les pistes du test ou de la documentation.

As-tu des projets ?

Il y a quelques semaines, j'ai entendu à la radio une association qui voulait récupérer des ordinateurs pour les mettre à disposition de personnes en centre hospitalisé loin de leur famille afin de pouvoir communiquer par Skype. J'ai vraiment pensé que je pouvais donner un coup de main et que la distribution HandyLinux que je venais de tester convenait parfaitement. Malheureusement, ils avaient déjà un stagiaire pas trop aguerri au logiciel libre. Mais finalement, ils veulent bien qu'on essaie d'installer GNU/Linux sur les très vieux PC sans licence. C'est déjà une première étape.
Je crois que ce genre d'actions me plairaient bien car j'aime bien bidouiller mais il faut le support d'une asso pour récupérer le matos et monter les machines afin de leur trouver ensuite de nouveaux usages à destination de personnes qui en ont besoin.
Je pense personnellement que les logiciels libres ne sont pas assez développés à cause de la vente liée et la pré-installation des logiciels propriétaires ; si on mettait à disposition des utilisateurs de base des systèmes opérationnels, ils n'auraient pas de problème à les utiliser, mais pour cela il faut bien vouloir donner (ou échanger) son temps libre en attendant de trouver une façon rentable de faire cette activité.

Merci !

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