Bons baisers de la quatrième dimension

Couple d'aliens visitant la ville

Mes chers amis,

Je vous écris de la quatrième dimension pour vous dire tout d'abord que je vais très bien.

La quatrième dimension, je dois vous le dire, c'est une expérience assez étonnante. Le temps s'y écoule différemment (plus paisiblement) et on s'y sent également différent (plus intelligent, plus libre, avec un recul nouveau sur les choses) : c'est un sentiment étrange et excitant à la fois !

En vérité, je commence seulement à prendre conscience de ces transformations qui s'opèrent en moi et que je n'avais pas pleinement imaginées lorsque j'ai pris la décision, il y a quelques mois, de quitter notre dimension : les résultats de l'expérience dépassent largement tout ce que j'avais pu envisager à l'époque.

À ce stade de votre lecture, peut-être pressentez-vous la suite de mon propos. Car c'est la deuxième raison de cette lettre : vous annoncer que je ne retournerai pas dans notre dimension. Cela m'est désormais impossible : à présent que j'ai goûté à cette liberté nouvelle, tout retour en arrière serait pour moi une forme d'aliénation.

Je sais que vous comprendrez ma décision et que vous serez heureux pour moi.

Affectueusement,

Votre ami sincère.

* * *

Cette lettre, tout droit sortie de mon imagination, j'aurais très bien pu l'envoyer [1] car elle correspond très exactement à ce que je ressens actuellement, et que j'ai fini par réaliser hier.

À la suite d'un processus enclenché ces derniers mois, et que j'évoquais en partie dans mon billet de bonnes résolutions pour cette année, je me suis aperçu que j'évoluais désormais dans une dimension parallèle de celle dans laquelle j'évoluais jusqu'alors.

Mon quotidien semble le même : mêmes objets, mêmes quartiers, mêmes personnes... rien n'a changé en apparence. Et pourtant : tout est différent. JE suis différent.

L'espace est le même, mais la temporalité et l'expérience quotidienne sont différentes.

Comment est-ce arrivé ? Presque par inadvertance. En fait, il s'agit du résultat, pas vraiment anticipé, de deux décisions de désaliénation prises en amont.

Le préalable : desserrer l'étau psychique

Deux décisions essentielles de désaliénation m'ont permis de dégager des marges psychiques.

Je me soustrais dorénavant à la publicité à la télévision et sur le Web

Je ne regarde quasiment plus la télévision. Du coup, lorsque cela m'arrive, pour me divertir [2], c'est en différé afin de pouvoir passer la publicité à laquelle je suis devenu intolérant, sans même l'avoir voulu.

De fait, il se trouve que, comme beaucoup d'autres, j'ai remplacé la télévision par le Web. Que je consulte également avec des dispositifs me permettant d'échapper à la publicité.

Si j'en crois mon expérience personnelle, il semble que, lorsque l'on perd vraiment l'habitude de la télévision, il devient très difficile de la pratiquer à nouveau, tant la publicité, imposée, y est agressive pour nos sens, nos facultés et finalement pour notre personnalité. La remarque vaut aussi s'agissant du Web : je ne pense pas que je pourrais supporter très longtemps d'y accéder en étant exposé au magma grouillant de publicités qui l'habite dorénavant.

Au final, la publicité que je subis encore est essentiellement (outre le cas non traditionnel des spams qui reste encore majoritairement l'affaire de voyous) celle des espaces publics physiques : affiches – de plus en plus nombreuses et de plus en plus grandes – et, depuis peu, écrans animés. Et j'avoue avoir beaucoup de mal à supporter ces derniers (honte à la RATP, établissement public chargé d'une mission de service public, qui les implante dans ses espaces sans vergogne).

Je suis quand même parvenu à réduire grandement mon exposition à la publicité (avant/après).

J'ai arrêté de suivre les informations générales quotidiennes

Là, je dois préciser que, à ce stade de mon expérimentation, la situation est moins tranchée que précédemment.

Certes, pour l'instant, non seulement je ne regarde plus les journaux télévisés, mais je ne suis plus aucune source d'information quotidienne provenant des médias de masse (ni TV donc, mais aussi ni journaux, ni radios, ni leurs sites Web), à moins de rechercher exceptionnellement des informations suite à un événement précis (j'avais ainsi allumé la radio au lendemain des élections européennes, par curiosité : pour voir quel traitement les journalistes institutionnels allaient en faire, et quelles allaient être les réactions des ténors politiques – je n'ai pas été déçu...).

Cela dit, je n'ai rien a priori contre les médias de masse en eux-mêmes (tout en restant vigilant). Mais je trouve leurs incarnations actuelles, en tout cas celles dont j'ai connaissance, au mieux médiocres, et généralement nuisibles. Je ne serais pas contre un média de masse pouvant me fournir un flash info acceptable : c'est à dire avec une information pertinente et hiérarchisée (ouvrir les informations quotidiennes pendant une semaine sur l'accident de ski d'un pilote de F1 dont au surplus on ne sait rien, enchaîner les micro-trottoirs, et faire son miel des petites phrases quotidiennes des hommes politiques qui tentent vilainement d'occuper l'espace médiatique : sérieusement ?).

C'est en allant dîner chez des amis que j'ai appris, le soir des élections européennes, les résultats de celles-ci, et c'est aussi ainsi que j'ai appris que le festival de Cannes venait d'avoir lieu : il y a visiblement une partie de l'actualité qui n'est pas traitée dans mes flux d'information...[3] En même temps, Cannes, je m'en fiche, et les résultats de l'élection, je me les suis procurés le lendemain sur le Web (ha oui, j'ai aussi appris qu'il y avait un championnat de foot au Brésil cette année, mais je ne sais pas encore très bien quoi faire de cette information, n'étant pas amateur de foot). Il y a certainement bien d'autres choses que je loupe : un fait de violence humaine par-ci, un fait de violence climatique par là, une saillie politique... Et alors ! Vous pourriez regarder les nouvelles toute la journée que vous ne seriez pas au courant de tout. Et surtout : à quoi bon ? Qu'en retirons-nous ? Qu'en comprenons-nous et, surtout, en quoi cela nous permet-il de mieux comprendre le monde ?

Michel Serres, présentant il y a quelques mois son livre « Petite Poucette », donne un exemple que je trouve très éclairant. Il propose de mesurer l'importance d'une nouvelle d'après la longueur du segment de temps qu'elle interrompt. Il cite ainsi cet exemple : l'humanité était paysanne depuis le néolithique (soit 9000 à 8000 av. JC). Encore au début du XXème siècle, 75% de la population française était paysanne. Depuis les années 1950-70, moins de 1% de la population française est paysanne : c'est la fin du néolithique. C'est une nouvelle colossale ! Il interroge alors son auditoire avec malice : en avez-vous entendu parler aux nouvelles ?

Je pense que, dans ce contexte, c'est à nous, et non aux grands médias, de choisir le volume et la nature des informations que nous souhaitons recevoir. Comme je m’intéresse plus à l'analyse et aux conséquences des faits qu'aux faits eux-mêmes, je suis abonné à une petite poignée de flux qui commentent l'actualité plus ou moins récente et la problématisent. De fait, cela constitue pour moi une forme de filtrage des informations qui me paraissent importantes au sens où il s'agit d'informations susceptibles d'avoir un impact ou de fournir un éclairage sur la société.

Bref, cela me permet de réduire grandement mon exposition au bruit continu de l'actualité médiatique. Et de réfléchir aux vraies questions, celles qui ne sont pas dans l'agenda médiatique.

L'opportunité d'exploiter cette nouvelle liberté

Je me documente auprès des chercheurs et essayistes

Avec la disponibilité psychique ainsi dégagée, je peux, sur le Web (magie du Web !), lire des études et interviewes, ou regarder des conférences de chercheurs qui ont creusé, en profondeur et dans la durée, une question qui m’interpelle, voire me procurer leurs livres (en tenant compte du fait que je suis un lecteur lent et que je ne peux lire qu'un nombre limité de livres).

Enfin je réfléchis

Au final, ça me laisse encore de la disponibilité psychique pour réfléchir aux questions que je me suis posées et conduire ma propre analyse, généralement en la confrontant à celle d'autres personnes, sur le Web ou IRL, parfois en la structurant à l'occasion d'un billet ou d'une fiche (s'astreindre à rédiger oblige à creuser d'avantage, c'est une discipline puissante que je recommande).

Surtout : au lieu d'être noyé dans la masse d'informations et, au mieux, de rester à la surface des choses, je me concentre sur les choses qui me paraissent importantes et essaye d'en percevoir les enjeux, dans l'objectif de mieux comprendre le monde. C'est non seulement gratifiant mais nécessaire.

Voilà, à la lumière de ces explications, je vous invite à relire la lettre imaginaire en tête de ce billet qui évoque tout cela :)



[1] Et d'ailleurs, n'est-ce pas ce que je viens de faire, via ce blogue ?
[2] En ce moment j'avoue aimer bien regarder « Cauchemar en cuisine », et parfois « Pékin Express ». Je regarde aussi parfois « Maison à vendre », et je ne loupe pas « Patron Incognito » les rares fois où l'émission est diffusée.
[3] En l'occurrence il s'agit de flux d'informations en ligne, sous la forme de flux RSS. Je ne suis pas les réseaux sociaux.

3 commentaires

#1 vendredi 30 mai 2014 @ 10:45 Yeti a dit :

En voilà une bonne décision.
J'ai moi même arreté la télévision depuis pres d'une dizaine d'années, et m'informe via mes flux RSS.
La chose que je crains le plus dans ce gain de liberté, c'est que pour se lancer dans cette 4eme dimension, il faut un cerveau que malheureusement tout le monde n'a pas. Ca peut paraitre arrogant et condescendant dit comme ça, mais le média officiel (télé, journaux) a quand même l'avantage d'être controlé et uniformisé même si c'est pour des intérêts d'une minorité. Est-ce bien ou mal est sujet à débat, mais ce n'est pas forcément négatif d'après moi.
Arriver dans la 4eme dimension sans y être préparé,... Bah personne ne va trier l'info à notre place. Et on se retrouve à croire qu'il n'y a pas eu d'avion sur le pentagone, que JFK a été tué par un tir frontal, que les vaccins causent l'autisme, ...

#2 vendredi 30 mai 2014 @ 11:00 e20100633 a dit :

Cher ami,

Permet moi de débuter en te faisant savoir que tu nous manques dans cette dimension mais je comprend parfaitement ton choix de rester dans la quatrième dimension et suis heureux pour toi. N'oublies pas de nous donner quelques nouvelles de temps à autre s'il te plaît et surtout, si tu décides de faire un pas supplémentaire vers la cinquième dimension, n'hésites pas à nous le faire savoir. En effet nous seront heureux de lire que tout va bien pour toi si tu arrives à te libérer des choses que tu possèdes^W^W^Wqui te possèdent.

Bien sincèrement,

e-

#3 samedi 31 mai 2014 @ 23:30 otyugh a dit :

Je suis avec toi l'ami !

D'ailleurs en moteur de recherche, le mieux que j'ai pu voir c'est "yacy". Fais-y un tour :p

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